Le Moulin du Milieu à Tengen

Ou la découverte de la vie en communauté

Le dernier groupe d’habitat participatif visité en Forêt Noire n’a pas été facile à atteindre en vélos. Mais nous n’avons en rien regretté d’avoir suivi les conseils de nos hôtes de Layenhof à Mayence qui nous en avaient parlé en début de voyage ! Plusieurs raisons à cela : les gens rencontrés là-bas nous ont accueillis à bras ouverts sans demande aucune de contrepartie et les partages réciproques ont été particulièrement riches, tant informativement qu’humainement.

Ceci a tout autant été valable pour nos enfants qui ont eu un véritable coup de foudre amical avec ceux de la communauté. C’est bien simple, les filles ont littéralement disparu de la circulation, bien occupées à courir, découvrir, jouer et imaginer des jeux ou des mondes avec les autres. Notre bonhomme les a souvent suivies ou s’est occupé seul dans la cour avec les jouets laissés là, quand il ne jardinait pas à nos côtés. En partie confortable, il faut bien l’avouer, pour nous laisser le champ libre à mener l’enquête et à travailler en compagnie dans le jardin. Mais cela nous a quand même interpellés : quel temps partage-t-on encore avec ses propres enfants ? Cette question a fait l’objet d’interrogations de parents sur place, qui ont admis que les enfants, même s’ils s’occupent très bien seuls, sont souvent laissés de côté du fait du nombre de choses à régler. Avant d’entrer dans cette dynamique, peut-être pourrons-nous à Magny réfléchir à un moyen de leur accorder l’attention qu’ils méritent !? Je ne sais en tout cas pas si nous leur avons « manqué », mais pour ce qui est de l’inverse, à plus d’une reprise, j’ai eu envie de les voir, les câliner et parler avec eux de leurs activités d’enfants. En vain : les jeunes nous ont même exclus de leurs repas, les prenant dans une pièce à part des adultes pour poursuivre leurs conversations ou jeux. Bon. Soit. Les larmes ont coulé quand il a fallu se dire au revoir le dimanche soir. Et au moment de partir le lundi, il nous a fallu de longues dizaines de minutes pour arracher les filles parties se cacher sur leur aire de jeu préférée. Tout cela vaut bien plus que des mots pour exprimer ce que nos enfants ont vécu là-bas !

Le groupe du « Moulin du Milieu », qui est né il y a trois ans, est aujourd’hui constitué de 8 foyers intergénérationnels, soit 11 adultes et entre 5 et 8 enfants selon les gardes alternées. Le terme de communauté n’est pas employé mais c’est pourtant bien chez eux que l’esprit communautaire s’est imposé à nous de façon la plus forte. Les courses sont faites en commun de manière générale, c’est-à-dire qu’elles prennent non seulement les fruits et légumes et les produits alimentaires de base en charge, mais aussi une fois par semaine une viande ou équivalent vegan et les produits d’entretien du quotidien. Un (encore) petit et bien beau jardin selon les principes de culture anthroposophique prend forme et des formes envoutantes depuis quelques temps à côté du bâtiment d’habitation, qui permet déjà de faire quelques conserves pour l’hiver. Ces conserves sont faites avec les mains disponibles le jour de la récolte, au profit de tous et servent donc à l’élaboration des repas communautaires.

Repas communautaires ? Ils peuvent être de deux types : un roulement planifié est fait pour que chaque soir, une personne différente cuisine pour tous ceux qui le souhaitent avec le contenu du jardin et du cellier commun. Le repas prêt, le cor retenti dans et autour de la maison pour prévenir qu’il sera servi dans dix minutes. Les restes s’il y en a servent à ceux qui déjeunent sur place le lendemain. Pour les autres, soit ils mangent à l’extérieur et déduisent de leur participation mensuelle le pourcentage de ce repas s’ils le souhaitent, soit ils se servent dans le cellier commun pour cuisiner et/ou manger dans leurs appartements. Ceci peut permettre aux parents par exemple de profiter d’un repas avec leurs enfants de temps à autres ou d’adapter les horaires à leur quotidien. Pascal et moi pensions au début que ce type de vie « toujours ensemble » ne serait pas forcément notre truc car nous aimons aussi nous retrouver au calme. Mais malgré tout, nous en avons apprécié les avantages non négligeables, principalement pour mettre en place les débuts d’un projet : renforcement des liens au sein du groupe, flux d’informations informel, demandes spontanées d’aide dans les domaines de responsabilités de chacun (jardinage, bricolage, organisation du marché aux puces du dimanche matin…). En outre, un cuisinier par soir permet de dégager du temps à tous les autres cuisiniers potentiels de fait libérés de cette tâche et ayant le champ libre pour faire autre chose, temps mis à profit pour le groupe ou pour s’offrir un répit personnel ! Et le repas communautaire restant de l’ordre de la proposition offerte au groupe et non de l’obligation, chacun peut en disposer en conscience. Pour nous, c’était en tout cas l’idéal pour rencontrer tous les membres ou personnes de passage, prendre la température du groupe et entamer de nombreuses discussions.

L’aspect solidaire déjà rencontré à Beuggen est là aussi présent puisque la participation au frais se fait en conscience de ce que chacun est prêt à donner, dans la mesure où les frais engagés sont couverts. La seule somme non négociable est celle payée mensuellement par chaque adulte pour prendre en charge les frais d’accueil des volontaires venant aider aux travaux divers, comme nous. Là aussi, de quoi alimenter notre réflexion MagnyÉthique !

L’aspect toutefois un peu anarchique de l’organisation du groupe nous a confortés dans notre besoin tout personnel de cadrage. Nous sommes heureux d’avoir mis en place au sein de notre projet d’écolieu des processus de réunion et de communication bien précis et d’avoir opté pour le processus de prise de décision au consentement. Les frustrations et les non-dits semblaient en effet peser sur certaines conversations et réunions. Nous avons également repensé à l’exemple de Beuggen et du soin apporté là-bas au relationnel, partagé cette expérience avec certains membres de Tengen avec lesquels nous étions plutôt d’accord sur le fait que mettre des processus de cohésion en place au plus tôt est probablement gage de réussite et de pérennité pour un groupe.

Nous serons en tout cas heureux de retrouver à Cublize ou Tengen les personnes rencontrées au Moulin du Milieu, sans parler de l’attente de nos enfants !

Habitat participatif Layenhof

Du samedi 30 mars au mardi 2 avril

Nous avons pu passer quelques jours chez Clara, Michael et leurs deux filles au cœur de Layenhof à Mayence. C’est là que nous étudions notre premier habitat participatif et c’est passionnant !

La communauté Layenhof a été créée en 1994 autour d’un idéal de vie communautaire intégrative, intergénérationnelle et multiculturelle. Deux grands bâtiments avec en tout 32 appartements lui sont consacrés, des 3, 4 et 5 pièces entre 60 et 100 m². Quatre appartements sont réservés à une association qui y place des familles avec personnes en situation de handicap, un appartement par allée.

Voici ce que nous avons vécu au quotidien : les enfants vont et viennent de l’intérieur à l’extérieur, tournent au coin du bâtiment pour rejoindre le grand parc de jeu à l’arrière, où ils retrouvent bien d’autres enfants, jouent librement, grimpent, se balancent… Les adultes quant à eux observent de loin, de l’appartement où ils s’occupent du ménage, cuisinent… ou de l’espace vert entre les bâtiments et le parc de jeux où ils se rassemblent avec d’autres pour partager le repas, un gâteau et du café, discutent. L’ambiance est super agréable ! C’est exactement comme ça que nous nous imaginons en partie notre futur à Magny, Pascal, les enfants et moi !

Mais voilà : en trois jours sur place, nous n’avons pas vu beaucoup des quelques 120 personnes qui vivent ici et nous n’avons pu parler qu’avec les 10 à 12 mêmes. Les discussions étaient ouvertes et sincères, les avis parfois bien tranchés, ce qui a rendu l’écoute particulièrement intéressante. Plusieurs nous ont dit que la vie communautaire s’est quelque peu assoupie. Quel dommage ! Quelques raisons à cela ? L’unique salle commune, en sous-sol, n’est pas très accueillante et bien trop petite pour accueillir l’ensemble des participants pour les – à présent rares – réunions concernant tout le monde. Peu d’initiatives d’activités communes (à part la chorale). Du coup, tant que la météo ne s’y prête pas vraiment, c’est plutôt chacun chez soi ! Bien sûr, certains foyers sont plus proches les uns des autres, selon les caractères et les intérêts qui les rapprochent. Ainsi, il existe quand même une vie communautaire au sein de petits cercles entre les intéressés. Mais les autres ? Ne sont-ils vraiment pas intéressés ? Ont-ils perdu tout espoir, au point de préférer se retirer ? Ont-ils simplement cherché et trouvé un logement bon marché dans un voisinage sympathique lorsqu’ils sont venus ? Tout cela est possible… Car la communauté ne communique que peu vers l’extérieur et il semblerait que depuis quelques temps, les gens viennent simplement en recherche d’appartement sans pour autant être intéressés, voire même au courant de ce qu’est la communauté. L’idéal des fondements est bien loin.

Après discussions, il semblerait que le mode de décision au consensus soit la meilleure solution pour cette énorme communauté, car elle prend déjà énormément de temps et qu’il n’en reste que peu pour étudier et prendre en compte tous les avis, voire même les vétos. Mais la majorité au deux-tiers qui est appliquée ne permet pas à tous de se sentir écouté et pris en compte. Certains nous ont dit ne jamais s’être sentis accueillis, parlent de jeux de pouvoirs qu’ils regrettent amèrement, n’ont finalement plus envie de s’impliquer davantage.

L’aspect communautaire n’est peut-être pas optimal ni suffisamment intense, il manque peut-être aussi une unité et tout le monde ne va pas dans la même direction. Mais malgré tout, nous nous y sommes sentis très bien ! Et pour ce qui est des enfants, nous pensons que c’est une grande chance qui leur est donnée de grandir dans un tel environnement !

Cette brève immersion nous a renforcé en ces points :

  • Le besoin d’avoir plusieurs salles communes, dont au moins une qui soit assez grande pour accueillir tout le monde et qui soit accueillante et centrale.
  • La certitude qu’il ne faut pas un groupe trop grand pour inclure au mieux tout le monde tout en gardant une certaine unité, pour que chacun puisse être pris en compte.
  • La nécessité de poursuivre notre travail de gouvernance, d’intensifier le mode de décision au consentement (et non au consensus).
  • Le réconfort de savoir que c’est la SCI qui sera propriétaire (et non la ville qui loue les locaux) !
  • La conviction que notre projet ne sera pas toujours facile mais qu’il sera pour tous en enrichissement mutuel, pour les plus jeunes, mais aussi les grands !

Une chose est sûre, nous repartons plus riches : de belles rencontres avec des gens chaleureux, de nouvelles idées à penser en pédalant…

MagnyÉthique

Bon, nous avons déjà parlé à plusieurs reprises de nos grands projets de l’année, le premier, « Transitionride », devant aboutir au second, qui s’appelle, lui, « MagnyÉthique ». Alors pour tous ceux qui ne nous voient pas régulièrement et ne savent pas de quoi il s’agit, une petite explication s’impose !

En même temps que notre bascule vers le zéro déchet, une prise de conscience immobilière : l’absurdité à nos yeux d’habiter à 5 dans une maison de 240m² (plutôt la norme en Allemagne) – alors que d’autres vivent à la rue ! -, le besoin de mettre a minima toutes les pièces hors gel et donc de les chauffer (problème écologique mais aussi économique), d’y faire le ménage, le sentiment d’isolement dans un si grand chez soi avec peu de contacts concluants à l’extérieur, loin de toute possibilité d’aide pouvant aboutir à une activité professionnelle… En Allemagne, les femmes aujourd’hui encore sont souvent contraintes, sans famille à proximité, de renoncer à un emploi car payer une rare nounou (2 seulement dans notre secteur comprenant plusieurs petites villes) reviendrait plus cher que le gain salarié. Quant aux jardins d’enfants, on peut prétendre à une place à la journée seulement avec un contrat de travail mais pour signer un contrat de contrat de travail encore faut-il avoir la certitude que ses enfants vont être gardés… Il y a bien sûr des avantages pratiques à ce genre d’habitat, ne serait-ce qu’avoir la possibilité d’accueillir amis et famille habitant loin. Mais les avantages ponctuels ne pesaient pas lourd dans la balance des désagréments quotidiens.

Nous étions déjà très sensibles à la thématique de protection de l’environnement et avions déjà un mode de consommation à moindre impact (que du bio et/ou local acheté de préférence au marché ou en magasin bio, voire sans emballage…) que nous tentions malgré tout d’améliorer, petits pas par petits pas. Et à l’hiver 2015-2016, j’ai travaillé pour une maison d’édition à une série de manuels scolaires pour lesquels j’ai été chargée avec une autre auteure de traiter le thème de l’environnement. Alors outre le tri des déchets très allemand, j’ai cherché d’abord des documents authentiques, me suis plongée dans un tas d’articles, blogs, livres, manuel du petit protecteur de la nature. J’ai connu la NABU (en gros l’équivalent allemand un peu plus généraliste de la LPO), pris des contacts avec greenpeace et WWF. Conséquence : une accélération significative, bien plus consciente et assumée vers le zéro déchet… Je fus ensuite responsable d’une unité sur la thématique de l’habitat que je voulais traiter de manière originale. Après avoir visionner une émission de Kika, un canal pour enfants, sur l’habitat intergénérationnel et participatif, ce fut la révélation: nous nous sommes mis en quête de ce type de lieu pour notre famille. Objectif : aller au bout de nos convictions, s’entourer pour briser un certain isolement et répondre à une envie profonde de solidarité.

Notre recherche s’est d’abord portée sur des lieux allemands. Mais à part les grands écolieux qui font référence comme Sieben Linden ou Schloss Tempelhof, difficile de trouver des projets, a fortiori en cours de réalisation dans lesquels se faire une petite place. Surtout près de chez nous. Par notre moteur de recherche, Lilo, nous voyions en revanche passer régulièrement des articles français sur des plateformes qui recensent de nombreux projets alternatifs sur la France, quel que soit leur stade d’avancement. Alors nous avons épluché La Fabrique des Colibris, sélectionné ceux qui pourraient nous correspondre : ni crudivores ni vegans, pas pour retraités, accueillant des familles, en campagne plutôt qu’en ville et si possible pas trop loin de notre famille française. Envoi de messages en janvier 2017. Réception d’une réponse du projet Les Fabriqués dans la Drôme peu après. Première visite sans enfant à Pâques. Première rencontre avec le groupe et les enfants en juillet et c’était parti !

Aujourd’hui, après de multiples péripéties, notre projet ne s’appelle plus Les Fabriqués et n’est plus situé dans la Drôme mais MagnyÉthique dans le Beaujolais vert. « Magny » pour le lieu qui va nous accueillir, le Château de Magny. « Éthique » car il va s’agir de faire vivre nos valeurs de groupe.

Et si votre curiosité est piquée, rien de mieux que notre tout nouveau site lancé la semaine dernière : http://magnyethique.org. Bonne découverte !